| Contre-épopées
généalogiques :
Fictions de l’identité nationale et familiale dans
le roman européen contemporain
(Thomas Bernhard, Claude Simon, Juan Benet, António Lobo
Antunes)
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Le concept du politique s’annonce rarement
sans quelque adhérence de l’État à
la famille, sans ce que nous appellerons une schématique
de la filiation : la souche, le genre ou l’espèce,
le sexe (Geschlecht), le sang, la naissance, la nature,
la nation – autochtone ou non, tellurique ou non.
(Jacques Derrida, Politiques de l’amitié) |
Ma recherche se démarque d’une approche
strictement générique de l’épopée.
Elle se fonde sur deux définitions. La première, que
j’appelle « épopée pétrifiée
» – c’est-à-dire univoque et manichéenne
–, correspond à la doxa critique qui s’est
constituée depuis le romantisme et l’analyse hégélienne
: elle fige l’épopée en un récit lumineux
qui célèbre les hauts faits de héros fondateurs
afin de consolider l’unité d’une communauté.
Elle aurait, selon Lukács et Bakhtine, disparu du champ littéraire
dans un monde moderne marqué par la crise des valeurs, et
aurait été relayée par le roman, genre de l’individu.
L’épopée ainsi définie me semble en revanche
avoir une permanence dans le champ politique : depuis le XIXe siècle,
chaque nation se construit une grande geste démiurgique qui
orchestre les mythes constitutifs de son identité à
des fins idéologiques de légitimation.
La seconde acception appréhende l’épopée
comme un récit problématique qui interroge l’identité
d’une communauté, son passé et son devenir,
et que je propose de nommer « épopée de la complexité
» – c’est-à-dire plurivoque et critique.
L’épopée se définit alors de manière
transgénérique, par sa portée politique collective
et par sa poétique singulière de la voix. C’est
sous cet angle qu’Édouard Glissant a notamment lu les
romans de Faulkner. C’est aussi cette dimension que Florence
Goyet appelle « travail épique » et qu’elle
a récemment réactivée en étudiant non
seulement tout un corpus d’épopées antiques
et médiévales (dont elle montre qu’elles échappent
à la lecture réductrice d’un Lukács),
mais aussi des romans et des pièces de théâtre
(Tolstoï, Lessing…).
Ces deux acceptions, régies par un rapport d’opposition,
sont en partie poreuses. (Ainsi Les Lusiades, texte dans
lequel apparaît une vision complexe des Grandes Découvertes,
a été instrumentalisé et simplifié par
la propagande salazariste pour justifier et grandir un nationalisme
d’empire.) C’est pour expliciter le rapport agonique,
destructeur et frontal que certains écrivains européens
contemporains entretiennent avec l’épopée nationale
que je parle de « contre-épopée ».
Dans l’épopée traditionnelle,
la représentation de la lignée joue un rôle
stratégique : le récit généalogique
a valeur de légitimation, que ce soit par la mythification
de l’identité collective (filiations héroïques
inventées ou recréées) ou par sa naturalisation
(alliance du biologique et du territorial, du sang et du sol). Le
devenir du modèle généalogique dans le roman
européen contemporain est l’objet spécifique
de mon investigation.
Bernhard, Simon, Benet et Lobo Antunes constituent des jalons décisifs
dans la thèse que je propose. Ces quatre auteurs déconstruisent
les mythes nationaux et les généalogies héroïques
construites par des dictatures (« germanité »
et « pureté » de l’Autriche austrofasciste
; « croisades » salazariste et franquiste), mais aussi
par des démocraties (Autriche fondant son statut de «
victime du nazisme » et sa neutralité politique sur
la mythification de son passé austro-hongrois et de son prestigieux
patrimoine culturel ; téléologie démocratique
et unification nationale après la mort de Franco et la Révolution
des Œillets ; mythes et idéaux de la République
française – Révolution comme origine de la nation,
mission civilisatrice etc.). Ce travail de déconstruction
passe notamment par le choix du récit familial (conflits,
chaos de la filiation, rupture de la transmission) pour défaire
l’homogénéisation identitaire que le modèle
généalogique véhicule traditionnellement.
Mais l’analyse ne peut se réduire à une simple
dégradation anti-épique. L’epos trouve
une nouvelle motivation dans leurs romans qui semblent prononcés
à voix haute par les narrateurs. Si F. Goyet propose la polyphonie
comme instrument privilégié du « travail épique
» dans le roman moderne, cette notion est moins pertinente
pour ces quatre écrivains contemporains qui donnent plutôt
à entendre un « épuisement de la voix »
(D. Rabaté). Dès lors, la dimension politique des
œuvres réside moins dans un débat d’idées
contradictoires que dans l’évidement des sujets individuels
et collectifs, et dans l’invention d’une « politique
du rythme » (Meschonnic). Dans ces contre-épopées,
il s’agit par la fiction de déplacer la généalogie,
de penser l’hétérogénéité,
de diviser l’origine et le territoire, de déployer
un imaginaire de la parenté et des affiliations originales
qui interrogent et déjouent les processus d’appartenance
et de distinction. Autant de manières de réinventer
une communauté échappant aux grandes gestes volontaristes
qui peuvent dialoguer avec des propositions philosophiques (Glissant,
Derrida, Nancy, Rancière, Noudelmann).
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