Inès CAZALAS

 

inescazalas@hotmail.com
Allocataire monitrice
 
 
 

Ancienne élève de l’ENS Lettres et Sciences humaines
Agrégée de lettres modernes
Ancienne lectrice à l’Université Charles de Prague
Allocataire monitrice à Strasbourg II
ATER à Paris VII

 
     
 

Thèse en préparation
(sous la direction de Pascal Dethurens)

 
 

Contre-épopées généalogiques :
Fictions de l’identité nationale et familiale dans le roman européen contemporain
(Thomas Bernhard, Claude Simon, Juan Benet, António Lobo Antunes)

 
Le concept du politique s’annonce rarement sans quelque adhérence de l’État à la famille, sans ce que nous appellerons une schématique de la filiation : la souche, le genre ou l’espèce, le sexe (Geschlecht), le sang, la naissance, la nature, la nation – autochtone ou non, tellurique ou non.
(Jacques Derrida, Politiques de l’amitié)

Ma recherche se démarque d’une approche strictement générique de l’épopée. Elle se fonde sur deux définitions. La première, que j’appelle « épopée pétrifiée » – c’est-à-dire univoque et manichéenne –, correspond à la doxa critique qui s’est constituée depuis le romantisme et l’analyse hégélienne : elle fige l’épopée en un récit lumineux qui célèbre les hauts faits de héros fondateurs afin de consolider l’unité d’une communauté. Elle aurait, selon Lukács et Bakhtine, disparu du champ littéraire dans un monde moderne marqué par la crise des valeurs, et aurait été relayée par le roman, genre de l’individu. L’épopée ainsi définie me semble en revanche avoir une permanence dans le champ politique : depuis le XIXe siècle, chaque nation se construit une grande geste démiurgique qui orchestre les mythes constitutifs de son identité à des fins idéologiques de légitimation.
La seconde acception appréhende l’épopée comme un récit problématique qui interroge l’identité d’une communauté, son passé et son devenir, et que je propose de nommer « épopée de la complexité » – c’est-à-dire plurivoque et critique. L’épopée se définit alors de manière transgénérique, par sa portée politique collective et par sa poétique singulière de la voix. C’est sous cet angle qu’Édouard Glissant a notamment lu les romans de Faulkner. C’est aussi cette dimension que Florence Goyet appelle « travail épique » et qu’elle a récemment réactivée en étudiant non seulement tout un corpus d’épopées antiques et médiévales (dont elle montre qu’elles échappent à la lecture réductrice d’un Lukács), mais aussi des romans et des pièces de théâtre (Tolstoï, Lessing…).
Ces deux acceptions, régies par un rapport d’opposition, sont en partie poreuses. (Ainsi Les Lusiades, texte dans lequel apparaît une vision complexe des Grandes Découvertes, a été instrumentalisé et simplifié par la propagande salazariste pour justifier et grandir un nationalisme d’empire.) C’est pour expliciter le rapport agonique, destructeur et frontal que certains écrivains européens contemporains entretiennent avec l’épopée nationale que je parle de « contre-épopée ».

Dans l’épopée traditionnelle, la représentation de la lignée joue un rôle stratégique : le récit généalogique a valeur de légitimation, que ce soit par la mythification de l’identité collective (filiations héroïques inventées ou recréées) ou par sa naturalisation (alliance du biologique et du territorial, du sang et du sol). Le devenir du modèle généalogique dans le roman européen contemporain est l’objet spécifique de mon investigation.
Bernhard, Simon, Benet et Lobo Antunes constituent des jalons décisifs dans la thèse que je propose. Ces quatre auteurs déconstruisent les mythes nationaux et les généalogies héroïques construites par des dictatures (« germanité » et « pureté » de l’Autriche austrofasciste ; « croisades » salazariste et franquiste), mais aussi par des démocraties (Autriche fondant son statut de « victime du nazisme » et sa neutralité politique sur la mythification de son passé austro-hongrois et de son prestigieux patrimoine culturel ; téléologie démocratique et unification nationale après la mort de Franco et la Révolution des Œillets ; mythes et idéaux de la République française – Révolution comme origine de la nation, mission civilisatrice etc.). Ce travail de déconstruction passe notamment par le choix du récit familial (conflits, chaos de la filiation, rupture de la transmission) pour défaire l’homogénéisation identitaire que le modèle généalogique véhicule traditionnellement.
Mais l’analyse ne peut se réduire à une simple dégradation anti-épique. L’epos trouve une nouvelle motivation dans leurs romans qui semblent prononcés à voix haute par les narrateurs. Si F. Goyet propose la polyphonie comme instrument privilégié du « travail épique » dans le roman moderne, cette notion est moins pertinente pour ces quatre écrivains contemporains qui donnent plutôt à entendre un « épuisement de la voix » (D. Rabaté). Dès lors, la dimension politique des œuvres réside moins dans un débat d’idées contradictoires que dans l’évidement des sujets individuels et collectifs, et dans l’invention d’une « politique du rythme » (Meschonnic). Dans ces contre-épopées, il s’agit par la fiction de déplacer la généalogie, de penser l’hétérogénéité, de diviser l’origine et le territoire, de déployer un imaginaire de la parenté et des affiliations originales qui interrogent et déjouent les processus d’appartenance et de distinction. Autant de manières de réinventer une communauté échappant aux grandes gestes volontaristes qui peuvent dialoguer avec des propositions philosophiques (Glissant, Derrida, Nancy, Rancière, Noudelmann).

 
 
 

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